Colloque défense & industrie, que retenir ?

À l’occasion du colloque « Défense & Industrie » organisé par Hybria le 8 juin 2026, les experts présents ont pu débattre sur la souveraineté, l’industrialisation, l’intelligence économique et l’international. Dans un contexte géopolitique en pleine reconfiguration, le théâtre stratégique mondial impose des choix décisifs à l’Europe et à la France. Cette fragmentation, alimentée par des approches nationales qui diffèrent, se heurte à une réalité indéniable : l’unité européenne est devenue une nécessité, non une option. C’est au cœur de cette tension que se pose la question centrale : Quelle place pour l’Europe et la France dans l’échiquier mondial ? Et quels défis stratégiques et industriels s’imposent pour y répondre ? 

Une reconfiguration mondiale obligeant un virage stratégique

La guerre en ukraine

Depuis la guerre en Ukraine, la fragile stabilité de l’ordre mondial s’est fracturée. Avec le retour de Donald Trump à la présidence des États-Unis, le soutien de l’OTAN en Europe s’érode. Avec 1 637 milliards de dollars dépensés pour la défense européenne en 2025 dont 60 % provenaient des États-Unis, le continent se reposait sur son allié américain. En déclarant « J’envisage sérieusement de me retirer de l’Otan »,le président américain a inéluctablement contraint les pays européens à respecter la règle des 2 % du PIB alloués à l’alliance militaire, qu’ils suivent tous depuis 2025.

Finalement, il a involontairement poussé les pays européens à sortir de leur vassalisation aux États-Unis pour penser leur autonomie à long terme. Portée par la guerre en Ukraine, les menaces russes persistantes et par les pressions américaines, l’OTAN n’a jamais bénéficié d’autant de soutien. Pour preuve, les dépenses militaires ont augmenté de 20 % en 2025 par rapport à 2024. Cette unification démontre bien que la Russie est une menace commune et partagée par l’ensemble des pays européens.

La guerre en iran

La guerre en Iran a quant à elle renforcé le pivot sino-américain en révélant les raisons sous-jacentes de conflit. Tout d’abord, elle peut être perçue comme une « guerre par procuration » visant à affaiblir la Chine en la privant de l’un de ses principaux fournisseurs de pétrole. En empêchant les exportations par le détroit d’Ormuz et en asphyxiant l’économie iranienne, les États-Unis privent l’Iran de commercer par la voie maritime avec son principal partenaire, qui absorbe jusqu’à 90 % de son or noir.

La Chine adopte quant à elle une posture plus passive, en appelant les deux belligérants à respecter le cessez-le-feu malgré la reprise des hostilités. Finalement, l’enlisement diplomatique et militaire américain place le pays en position de faiblesse, notamment en se donnant une image impérialiste et interventionniste sur la scène internationale. Pékin consolide ainsi son statut d’alternative stable auprès du Sud Global face à un unilatéralisme américain perçu comme coercitif et dicté par ses propres intérêts.

La reconstruction européenne

Avec la reconfiguration de l’échiquier mondial, l’Europe doit prendre les devants. En avançant que « l’incertitude est devenue la norme », Ludovic Chaker, Adjoint à l’Anticipation stratégique au sein de la Direction Générale de l’Armement (DGA), appelle directement le continent à sortir de sa dépendance américaine. En 2026, les États-Unis fournissent 48 % des armes importées par les États européens. Bien que l’entente étatique puisse être un échec, comme l’illustre l’arrêt du projet d’avion de combat de nouvelle génération (SCAF) ce 8 juin 2026, la situation ne laisse pas le choix aux États européens que de coopérer.

Avec la guerre en Ukraine, le continent a subi un électrochoc qui l’a poussé à repenser sa Base Industrielle et Technologique de Défense Européenne (BITDE) pour produire plus abondamment, plus localement et plus vite. Pour preuve, le budget alloué à la BITDE est passé de 262 milliards d’euros en 2022 à 381 milliards en 2025. Le Vieux Continent doit apprendre de l’Ukraine, qui est à l’heure actuelle un véritable « laboratoire d’innovation ». Aujourd’hui une superpuissance du drone, le pays maîtrise la production de masse à bas coût des drones, un modèle dont l’Europe doit s’inspirer pour accélérer sa cadence industrielle sans surcoût.  

Aujourd’hui, l’entraide européenne passe par divers programmes comme l’EDIRPA (European Defence industry reinforcement through common procurement act) qui vise à faciliter l’accès des États membres de l’UE aux produits de défense dont ils ont un urgemment besoin. Trois projets majeurs incarnent la volonté de défense soutenue par l’EDIRPA : l’acquisition commune de missiles Mistral 3 par neuf États européens, le déploiement des systèmes de défense aérienne IRIS-T SLM dans le cadre du projet JAMIE associant six pays et la mise au point d’un véhicule blindé de transport de troupes entre quatre nations.

Le rôle de la France 

La défense européenne passe également par la dissuasion nucléaire avancée proposée par la France dans sa Révision de la Stratégie Nationale. Seul État de l’Union européenne (UE) à disposer de l’arme atomique, la France joue un rôle clé dans le continent en se positionnant en tant que « puissance d’équilibre » tout en refusant la vassalisation par d’autres États et la logique des blocs. Si la doctrine nucléaire française relève d’une décision souveraine et d’un processus décisionnel purement national, l’arme atomique en elle-même s’inscrit dans une logique de protection européenne. Car assurer l’intégrité du territoire français implique de préserver la stabilité stratégique de l’Europe entière.

Comme l’a affirmé le maire de Charbonnières-les-Bains Sébastien Arcos, « la défense et la sécurité font partie de notre souveraineté ». Or, cette souveraineté ne peut être cantonnée aux limites géographiques du territoire français. La violation de l’intégrité d’un État européen crée inéluctablement un effet domino menaçant la France. La doctrine nucléaire française possède donc une dimension européenne intrinsèque pour assurer sa survie. 

La France doit accélérer la cadence

Cependant, le rôle de la France dans la défense européenne ne se cantonne pas au nucléaire. Pour protéger ses alliés, l’Hexagone doit d’abord être en mesure de répondre aux besoins qu’une guerre nécessiterait. Le gouverneur militaire de Lyon Alain Lardet illustre cette position en déclarant : « Nous avons absolument un virage à prendre sur le modèle français, en particulier sur la partie industrielle ». En n’allouant que 2 % de son PIB à la défense, la France ne serait pas en mesure de suivre la cadence dans une guerre de haute intensité, qui est un « type de conflit qui peut provoquer beaucoup de pertes pour une nation : humaines, matérielles ou immatérielles », comme les deux Guerres mondiales.

À titre de comparaison, certains pays européens directement exposés à la menace russe, comme la Pologne, allouent 4,3 % de leur PIB à la défense. Les pays baltes suivent cette tendance, avec des budgets militaires élevés : 4 % pour la Lituanie, 3,74 % pour la Lettonie et 3,42 % pour l’Estonie. L’Ukraine, quant à elle, mettait 34,5 % de son PIB dans la défense en 2024. Ces niveaux d’investissement illustrent une réaction proportionnelle aux risques immédiats. 

Les obstacles à surmonter

une réglementation trop lourde

Pour assurer sa propre défense, l’Europe doit surmonter de nombreux obstacles. L’un des écueils ralentissant son aboutissement est la réglementation différente pour les 27 États de l’UE. Pendant que les pays européens se disputent au sujet des normes à mettre en place, les États-Unis et la Chine innovent et modernisent rapidement leur arsenal. Avec 19 mois en moyenne pour qu’une loi européenne soit adoptée, l’innovation a du mal à trouver sa place dans le secteur de la défense en Europe. Un cadre réglementaire harmonisé permettrait de créer un marché unique de la défense, favorisant ainsi la coopération et la mutualisation des ressources. Enfin, une préférence européenne pour les achats d’armement serait un moyen concret de réduire la dépendance aux États-Unis et de renforcer l’autonomie stratégique. 

s’affranchir des concurrences interétatiques

L’Europe peine également à surmonter ses divisions internes alors qu’elle devrait concentrer ses efforts pour s’affranchir de la dépendance aux États-Unis. Les États membres continuent de se faire concurrence, notamment dans le domaine industriel et technologique, au lieu de mutualiser leurs forces pour construire une autonomie stratégique collective. Cette fragmentation affaiblit la capacité du continent à développer une BITDE souveraine, essentielle pour réduire sa vulnérabilité face aux grandes puissances. Au lieu de cela, les 27 pays de l’UE devraient innover et produire ensemble pour assurer leur autonomie. Car, comme l’a affirmé Gilles Darricau, « exporter devient un impératif pour être autonome ». Sans débouchés externes, l’industrie européenne n’aura jamais l’opportunité nécessaire pour rivaliser avec les géants américains et chinois. 

Pour éviter de se laisser distancer, l’Europe doit notamment saisir les opportunités offertes par les vagues technologiques émergentes. Le rapport Draghi montre pour l’heure que le taux de croissance de l’UE est inférieur à celui des États-Unis, ce qui explique la différence de compétitivité entre les deux entités. L’intelligence artificielle, la robotique et les technologies quantiques représentent par exemple des leviers décisifs pour moderniser les capacités de défense. En investissant massivement et conjointement dans ces secteurs, l’Europe pourrait surmonter ses faiblesses structurelles et à terme concurrencer les grandes puissances. La Chine domine quant à elle déjà les matières premières critiques et les nouvelles technologies, ce qui limite la marge de manœuvre européenne. Sans une stratégie urgente pour maîtriser ces enjeux, l’UE risque de rester dépendante des chaînes d’approvisionnement étrangères, notamment américaines et asiatiques. 

les autres pistes à explorer

Le soutien aux ETI et aux géants industriels, comme Airbus, est également indispensable pour consolider le tissu productif européen et réduire la dépendance aux importations. Une fiscalité simplifiée pourrait aussi encourager l’innovation et la production locale dans le secteur de la défense. Par ailleurs, l’intégration des réservistes dans les entreprises permettrait de diffuser une culture de défense au sein de la société civile tout en renforçant la synergie entre le monde militaire et le secteur privé.

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