L’Abandon : quand le cinéma ose regarder en face, Critique du film de Vincent Garenq (2026)

« C’était casse-gueule. Et ils ont réussi. » Voilà ce que l’on ressent en sortant de la salle, la gorge serrée, les jambes lourdes. Filmer l’assassinat de Samuel Paty, ce professeur d’histoire-géographie décapité le 16 octobre 2020 à la sortie de son collège représentait un défi cinématographique, éthique et mémoriel considérable. Avec le film L’Abandon, le réalisateur Vincent Garenq l’a relevé avec une sobreété remarquable.

Une tragique affaire française

Le contexte d’un crime d’État manqué

Pour bien comprendre ce que raconte le film, il faut d’abord revenir sur les faits. Le 6 octobre 2020, Samuel Paty anime un cours d’éducation civique sur la liberté d’expression. Il y montre les caricatures de Mahomet parues dans le fameux journal Charlie Hebdo. Avec toutes les précautions possibles. Des caricatures diffusées par le réseau Canopé, l’opérateur du ministère de l’Éducation nationale et de la Jeunesse en charge de la formation des enseignants et de la communauté éducative. Il propose aux élèves susceptibles d’être choqués de quitter momentanément la salle.

Pourtant, une adolescente, absente ce jour-là, accuse le professeur d’avoir « exclu les musulmans » du cours. Ce mensonge est alors relayé massivement sur les réseaux sociaux par le père de l’élève, relayé ensuite par un imam militant islamiste anciennement fiché S. La machine s’emballe. En onze jours, la diffamation fait le tour de la France.

Le 16 octobre 2020, à la sortie du collège, un djihadiste tchétchène assassine et décapite Samuel Paty.

Un film tourné dans le secret

L’Abandon a été tourné à l’été 2025, loin des caméras et des communiqués de presse. Ce choix de discrétion n’était pas anodin. Le distributeur UGC a lui-même expliqué que la priorité était donnée au procès en appel, et que le film devait attendre son verdict pour prendre le relais. Autrement dit, le cinéma attendait que la justice passe avant de prendre la parole.

Depuis lors, le film a été sélectionné hors compétition au Festival de Cannes 2026. Il est réalisé par Vincent Garenq, habitué des films inspirés de faits réels, comme Présumé coupable sur l’affaire d’Outreau. Le scénario a bénéficié de la collaboration de Mickaëlle Paty, sœur du professeur assassiné, et s’inspire librement du livre-enquête de Stéphane Simon, Les Derniers Jours de Samuel Paty, paru en 2023.

CE QUE LE FILM L’ABANDON RÉUSSIT

L’ABANDON » : UN TITRE QUI DIT TOUT

Pourquoi L’Abandon ? Le réalisateur répond lui-même que l’histoire de Samuel Paty est, avant tout, une succession « d’abandons, de dysfonctionnements, de lâchetés ou de naïvetés ». Le mot est à la fois factuel et symbolique. 

Ainsi, le titre ne désigne pas seulement une absence de protection. Il désigne aussi cette multitude de services officiels tels que le rectorat, la gendarmerie, l’éducation nationale qui semblait être en place non pour résoudre la crise, mais pour en compliquer la résolution.

Une chronologie rigoureuse et sobre

L’une des grandes réussites du film tient à sa rigueur factuelle. Les noms ont été modifiés, certains événements ont été légèrement condensés pour les besoins du format, mais l’ensemble reste très fidèle aux faits réels. La réalisation privilégie des scènes quasi cliniques plutôt que la dramatisation à outrance.

De plus, le film évite tout manichéisme et toute héroïsation y compris dans la scène de l’assassinat elle-même. On n’est pas dans le registre du film-martyr. On est dans celui du constat implacable que le film retrace avec clarté l’engrenage qui a conduit à la mort de Samuel Paty.

Une chaîne de défaillances rendue visible

Le film montre avec précision les dysfonctionnements successifs de tous les acteurs concernés. L’éducation nationale d’abord, tétanisée, trop lente, incapable de répondre dans l’urgence. La gendarmerie ensuite. Le rectorat. Jusqu’aux services de renseignement, où l’assassin passe littéralement sous les radars.

Ce film interroge donc la capacité de nos institutions à protéger ceux qui, chaque jour, tiennent la promesse républicaine.

Ce que le film soulève et ce qu’il ne résout pas

La diffamation numérique comme arme mortelle

Au fond, L’Abandon est d’abord l’histoire d’un mensonge. Un mensonge banal à l’origine, une adolescente absente qui invente une version des faits amplifié en quelques jours en crise numérique. Le film conscientise le spectateur sur ce que peut entraîner une accusation mensongère relayée massivement en ligne, dans un contexte de fragilité institutionnelle.

C’est peut-être la leçon la plus actuelle du film. Car ce mécanisme-là n’a pas disparu. Les réseaux sociaux fonctionnent toujours de la même façon. Mais qu’est-ce qui a changé depuis octobre 2020 pour empêcher qu’une telle mécanique ne se reproduise ?

Un film qui provoque, mais sans réponse toute faite

Bien sûr, le film suscite déjà des réactions polarisées. D’un côté, certains le qualifient d’« islamophobe » et de « trop caricatural ». De l’autre, ses défenseurs y voient un nécessaire travail de mémoire. Mais en réalité, il raconte un assassinat commis au nom d’un islamisme radical. Ce n’est pas la même chose.

Néanmoins, le film ne désamorce pas toujours assez le risque d’amalgame. Dans un contexte français déjà saturé par les tensions autour de l’islam, de la laïcité et du séparatisme, certains spectateurs pourraient y lire une accusation plus large. Ce n’est pas le propos du réalisateur mais c’est un écueil réel, que l’on ne peut pas ignorer.

Par ailleurs, le film laisse peu de place à l’espoir ou à la résilience. Il montre un système brisé, sans véritablement tracer de sortie.

Une question ouverte sur l’avenir

C’est peut-être là, la partie la plus troublante du film. L’assassinat de Samuel Paty n’y est pas présenté comme une fatalité mais comme le résultat d’un système défaillant qui, demain encore, risque de reproduire les mêmes errements. En sortant de la salle, on se pose cette question évidente que si cela se reproduisait demain, que ferait-on différemment ?

L’Abandon ne répond pas. Et c’est sans doute son geste cinématographique le plus courageux. refuser le discours rassurant, maintenir le malaise, et laisser le spectateur face à sa propre conscience.

Enfin, L’Abandon est un film dur, juste, et indispensable. Il ne fait pas de Samuel Paty un héros de papier. Il fait de son histoire le miroir d’une France qui doit se regarder sans détour. Vincent Garenq signe ici une œuvre qui dérange parce qu’elle oblige. Elle oblige à voir comment un mensonge peut tuer. Comment une institution peut abandonner l’un des siens. Et comment une société entière peut regarder ailleurs.

Sources :

Le film : L’Abandon, réalisé par Vincent Garenq (Distribué par UGC, 2026).

Critique presse AlloCiné, mai 2026.

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