La dissuasion nucléaire

La dissuasion nucléaire consiste à prévenir un conflit avec une entité adverse en se servant de la capacité de destruction de l’arme nucléaire pour décourager l’ennemi. Concrètement, cette arme de destruction massive vise à faire comprendre à l’adversaire que le prix à payer en cas d’agression serait bien au-delà des bénéfices qu’il pourrait en tirer. Neuf pays détiennent l’arme atomique, dont cinq officiellement. On distingue les pays dotés de l’arme nucléaire (EDAN) et les pays non dotés de l’arme nucléaire (ENDAN).

La prolifération de l’arme atomique

Les États-Unis étaient les premiers à user de l’arme nucléaire en conditions réelles en 1945 avec Hiroshima et Nagasaki. Par la suite, de nombreux pays ont acquis l’arme atomique. En 1949, l’URSS effectue son premier essai nucléaire, suivi en 1952 par le Royaume-Uni, de la France en 1960 puis de la Chine en 1964. Officiellement, le Traité de non-prolifération (TNP) de 1968 reconnaît ces cinq pays comme étant dotés “légalement” de l’arme atomique. Cependant, quatre autres États ont décidé de se doter d’un arsenal nucléaire. L’Inde a acquis cette technologie en 1974, suivie du Pakistan en 1998 et de la Corée du Nord en 2006. Israël est un État à part car on ne sait presque rien de son programme nucléaire. 

Les accords internationaux de non-prolifération et de désarmement 

Le TNP comme socle de la non-prolifération

La communauté internationale a rapidement pris conscience de la capacité dévastatrice et sans retour possible de l’arme atomique. Dans cette logique, de nombreux traités sont venus endiguer une possible prolifération nucléaire. Le Traité de non-prolifération (TNP), entré en vigueur en 1970, en est la pierre angulaire. Les 191 États signataires se sont engagés à, pour les ENDAN, «ne pas en fabriquer et à ne pas en acquérir [de bombe atomique] ». Les EDAN se sont quant à eux engagés «à ne pas aider, encourager ou amener, en aucune manière, un État partie non doté d’armes nucléaires à en fabriquer ou à en acquérir. ».

Les accords bilatéraux de la Russie et des États-unis

Au-delà du TNP, ce sont surtout les accords bilatéraux entre la Russie et les États-Unis qui ont permis une diminution drastique du nombre d’ogives nucléaires dans le monde. Dans les années 1980, on décomptait environ 70 000 ogives. Aujourd’hui, un peu plus de 12 000 sont officiellement recensées, principalement grâce aux traités SALT, START, au traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (INF) et au Traité d’interdiction complète des essais nucléaires (TICE). Cependant, le traité New Start (le dernier en date) a été suspendu par la Russie. Le traité INF, quant à lui, n’existe plus depuis 2019 suite au retrait des États-Unis. Enfin, la Russie s’est retirée du TICE en 2023. Dans ce contexte critique, les deux pays modernisent leurs arsenaux tout en augmentant leur production. Malgré cette baisse notable, les deux pays demeurent en possession de 90% des armes nucléaires mondiales.

Les ambitions des ENDAN

En dehors des neuf États détenteurs de l’arme atomique, certains pays non détenteurs ont entrepris des programmes pour l’acquérir. L’Afrique du Sud est un cas unique : c’est le seul pays à avoir produit des bombes atomiques puis à les avoir démantelées. Au total, le pays a construit six bombes nucléaires, avant de mettre fin en 1993 à tous ses programmes d’armes de destruction massive.

Le Brésil, qui contrôle l’intégralité du cycle de production et de traitement de l’uranium, pourrait être en mesure de produire des armes nucléaires. En tant que signataire du TNP, le pays s’est cependant engagé à ne pas en produire. L’Arabie Saoudite, signataire du TNP, ne cherche pas non plus à l’heure actuelle à produire des armes atomiques. Cependant, le pays rappelle qu’il n’hésitera pas à en produire si l’Iran menait à bien son programme nucléaire militaire. Les pays européens, quant à eux, n’ambitionnent pas d’acquérir d’armes nucléaires. En effet, ils sont pleinement protégés par le parapluie nucléaire des États-Unis via l’OTAN, bien que les incertitudes entourant l’engagement américain, accentuées sous l’administration Trump, créent une situation de flou.

Les catégories d’armes nucléaires

On distingue la bombe H, dont l’énergie provient de la fusion nucléaire, de la bombe A, dont l’énergie provient de la fission nucléaire. Officiellement, seuls les cinq membres permanents (États-Unis, Russie, Chine, Royaume-Uni et France) sont en possession de la bombe H. Cependant, la Corée du Nord détiendrait également cette technologie depuis 2017 selon les scientifiques. L’Inde est également en possession de cette technologie depuis 1998. Israël étant opaque sur son arsenal, on ne sait rien de son acquisition ou non. 

Acteurs et doctrines

L’arme atomique étant une arme de destruction massive, chaque État dispose d’une approche et d’une stratégie spécifique en fonction de son environnement sécuritaire et de l’usage qu’il souhaite en faire. Si chaque doctrine est foncièrement différente, on retrouve cependant deux catégories distinctes. L’usage en premier et le non usage en premier.

L’usage en premier

L’usage en premier signifie que l’État doté n’hésitera pas à utiliser en premier l’arme nucléaire en cas de menaces extrêmes de ses intérêts vitaux. Trois États sont très explicites sur cette position : la Russie, le Pakistan et la Corée du Nord. Ces trois pays ayant une adversité profonde envers certains États, ils adoptent cette posture. Le Pakistan en réponse à son ennemi juré l’Inde, la Russie en réponse à l’expansion de l’OTAN et la Corée du Nord pour assurer la survie de son régime, notamment en réponse au soutien historique des États-Unis sur son État voisin la Corée du Sud.

Enfin, la France, les États-Unis et le Royaume-Uni n’excluent pas l’usage en premier. Contrairement aux trois pays précédents, ils ne fondent pas leur stratégie nucléaire sur l’usage en premier. Afin de garantir une certaine ambiguïté quant aux intérêts vitaux et ne pas donner de certitude à l’adversaire mais aussi pour garantir une crédibilité sur le plan international, ils pourraient avoir recours à cette stratégie.

Le non-emploi en premier

Le non-emploi en premier signifie que l’État doté s’engage à ne jamais utiliser l’arme nucléaire en premier. La Chine et l’Inde ont pour doctrine l’usage en second : depuis 1964 pour la Chine et depuis 1999 pour l’Inde. La doctrine de frappe en second témoigne d’une volonté de retenue. Cependant, elle se heurte à la réalité d’un monde en constante mutation. En effet, la montée en puissance des arsenaux adverses, l’émergence de nouvelles formes de conflictualité et l’effacement progressif de la frontière entre armes conventionnelles et non conventionnelles rendent la crédibilité de cette doctrine de plus en plus difficile à maintenir. 

La doctrine nucléaire française

La doctrine nucléaire française est unique et repose globalement sur cinq piliers construits et alimentés depuis l’acquisition de l’arme nucléaire en 1960.

Crédibilité et fermeté 

Le premier est la crédibilité et la fermeté de l’arme atomique. Cette robustesse de l’arme atomique française passe par une crédibilité politique nourrie par des discours réguliers de la doctrine nucléaire du pays et des lois de programmations militaires. La crédibilité opérationnelle permet quant à elle l’utilisation de la bombe si la situation le requiert. Cela est assuré par une composante océanique et aérienne, appelée “dyade”.

La composante nucléaire océanique est constituée de quatre sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE), destinés à tirer les missiles nucléaires depuis le milieu maritime en cas de nécessité. La composante nucléaire aérienne est assurée par les Rafale, qui sont les avions de chasse 100% français. Ces Rafale peuvent décoller de bases aériennes ou du Porte-avions français, le Charles de Gaulle.

Enfin, la crédibilité scientifique, technologique et industrielle permet une crédibilité et fermeté nucléaire. La France dispose de missiles à hautes capacités technologiques et du programme Simulation pour assurer ses essais nucléaires. Elle a également à disposition une base industrielle robuste renforcée par le soutien du tissu industriel national et de la maîtrise souveraine de l’ensemble de la chaîne de valeur nucléaire.

Puissante et responsable

L’arme nucléaire française tend à être opérationnelle dans tous les milieux et en tout temps. Cette démonstration de puissance passe notamment par des discours. Emmanuel Macron a ainsi affirmé à l’Ile-Longue le 2 mars dernier : « Si nous devions utiliser notre arsenal, aucun État, si puissant soit-il, ne pourrait s’y soustraire. Aucun, si vaste soit-il, ne s’en remettrait. ».

La responsabilité, quant à elle, passe par un respect des traités internationaux tels que le TNP et le Traité sur l’interdiction des essais nucléaires (TICE). La France s’engage ainsi à ne pas faire proliférer l’arme nucléaire et à ne plus jamais procéder à des essais nucléaires mais les réaliser numériquement grâce au programme Simulation. Enfin, la doctrine de dissuasion nucléaire française repose sur le principe dit de “stricte suffisance”. Concrètement, la France dispose et produit le strict minimum pour assurer sa défense et la pérennité de ses intérêts vitaux. Elle ne se base pas sur les capacités opérationnelles et les arsenaux adverses pour produire le sien. La France s’assure purement et directement de pouvoir protéger ses intérêts grâce à son arsenal.

Défensive et épaulée par des forces conventionnelles

L’arme nucléaire française a strictement une vocation défensive. Elle ne saurait en aucun cas être utilisée à des fins de conquête, d’agression, de coercition ou de consolidation d’un avantage militaire. Cependant, la France peut avoir recours à une utilisation de l’arme atomique en avertissement (dans une zone déserte ou reculée de l’Etat adverse par exemple). Cet ultime avertissement signifierait que le conflit a pris une autre tournure. Enfin, les forces dites conventionnelles permettent d’éviter le “contournement par le bas”, qui consiste, pour un acteur plus faible, à éviter l’affrontement frontal en exploitant les angles morts et les vulnérabilités de l’adversaire pour le frapper là où il est le moins préparé. Les forces conventionnelles permettent ainsi de repousser le seuil d’utilisation de l’arme atomique.

Indépendante 

Afin d’assurer sa dissuasion nucléaire, la France a fait le choix d’être pleinement indépendante. Cela passe par les Rafale, les missiles M51.3 et par la disponibilité des matières fissiles. L’uranium et le plutonium reposent sur le recyclage du stock existant. Le tritium, aussi indispensable, fait l’objet d’un programme national pour en pérenniser la production.

À dimension européenne

Si la dissuasion nucléaire française cherche à préserver ses intérêts vitaux, elle ne se cantonne pas aux limites du territoire national. La déclaration de Chequers de 1995 dispose ainsi que “la France et le Royaume-Uni n’imaginent pas de situation dans laquelle les intérêts vitaux de l’un des deux pays pourraient être menacés sans que les intérêts vitaux de l’autre ne le soient aussi“. En clair, si les intérêts vitaux du territoire européen sont menacés, ceux de la France le sont inéluctablement.

De plus, Emmanuel Macron a élargi cette dimension européenne en proposant une dissuasion nucléaire dite “avancée”. Cette avancée majeure propose des actions concrètes à l’échelle européenne en coopération avec la France : signalement, participation conventionnelle des alliés aux exercices nucléaires français et déploiement de circonstances chez les alliés si la situation l’exige. Avec le désengagement croissant de la dissuasion nucléaire des États-Unis en Europe, la France et sa dissuasion nucléaire avancée devient de plus en plus concrète.

Joris Berry, rédacteur géopolitique pour Artemis

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